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L’idée de race appliquée aux animaux et aux humains

[Ce texte est extrait d'un projet plus ample sur le contrôle social de la reproduction, en cours de rédaction]

Le terme race a été appliqué, au cours des siècles, aux animaux comme aux humains. Du point de vue de la terminologie génétique, il existe une différence essentielle entre espèce et race. L’espèce est composée de l’ensemble des individus interféconds et dont la descendance est normalement fertile. Autrement dit, puisque les humains peuvent normalement faire des enfants entre eux, quel que soit leur lieu de naissance, leur couleur de peau, etc., ils forment une seule et même espèce. Pour les animaux domestiques, la notion de race désigne couramment un groupe homogène du point de vue génétique au sein d’une espèce. Cette homogénéité obtenue par la contrainte exercée par les éleveurs dans un but d’amélioration. Appliquée aux humains, il désigne également un groupe réputé homogène du point de vue génétique. Cette désignation se double généralement de définitions culturelles. Elle a été communément admise jusqu’au milieu du XXe siècle, avant d’être associée au racisme, c’est-à-dire à l’idée d’une hiérarchie et d’une inégalité des races humaines. S’agit-il d’un vocable neutre en soi, d’une catégorie de classement dont on aurait abusé, ou son usage est-il indissociablement lié à une forme de domination ? Pour résoudre cette question, il est intéressant de  remonter l’histoire de ce mot et des réalités qu’ils recouvre, aussi bien chez les animaux que chez les humains. On verra que cette dualité de sens  n’est pas fortuite, que les deux idées se sont croisées régulièrement et qu’elles possèdent des structures communes.

1. L’amélioration des animaux domestiques

Avant d’arriver à la question des races animales proprement dites, il est important d’une part de rappeler quelques points de génétique, auxquels il sera constamment fait référence par la suite, et de préciser quelques notions d’histoire de l’élevage.

1. 1 Quelques rappels de génétique

Les notions scientifiques d’hérédité, d’évolution et de génétique ne sont pas des choses qui vont de soi. Elles ont été construites progressivement, au cours de débats qui sont loin d’être clos. Beaucoup de liens qui nous paraissent simples et évidentes, comme la succession d’espèces dans le temps ou l’utilité des mâles dans la fécondation, sont en définitives des données culturelles, qui ne sont pas partagées à toutes les époques et en tous les  endroits de la planète.

Par hérédité, on entend la transmission des caractéristiques physiques d’un individu à ses descendants. Chez les mammifères et les oiseaux, parmi lesquels se trouvent les humaines et la majeure partie des animaux domestiques, chaque individu est le descendant de deux autres, un mâle et une femelle. Cette reproduction sexuée est plutôt minoritaire parmi les êtres vivants : elle est notamment ignorée des innombrables espèces monocellulaires, qui constituent la plus grande partie du monde animal et végétal. Sa principale conséquence, c’est que les individus héritent des caractéristiques de deux individus différents, ce qui entraîne une certaine variété.
Les gênes portent les informations concernant les caractéristiques de chacun des parents. Chaque gêne peut avoir plusieurs variantes (on parle d’allèles) : ainsi, si un gêne contrôle la couleur des pelage des vaches, il peut en exister une variante pour chaque couleur. En fait, dans la plupart des cas, c’est la combinaison de plusieurs gênes qui commande un caractère donné. La carte génétique complète de quelques espèces, dont l’Homme, commence seulement à être connue.

L’individu porteur des gênes les transmet à ses descendants, même si les caractères qui y sont associés ne se manifestent pas. Ils peuvent ressurgir une ou plusieurs générations plus tard, selon une répartition complexe. Ainsi, une personne aux cheveux roux peut avoir des enfants bruns, mais qui auront un ou plusieurs enfants roux. Certains gênes tendent à se répandre au sein d’une population close, en dehors d’apports extérieurs. Ils concernent les caractères les plus superficiels, donc les plus visibles. On a l’habitude, pour rendre les choses plus parlantes, d’évoquer les gènes par la couleur des cheveux ou des yeux. En réalité, l’immense majorité des gènes concernent des caractères beaucoup plus discrets. Certains de ces caractères trouvent leur raison d’être que lorsqu’ils sont réellement employés : admettons que vous soyez exceptionnellement résistant au froid, cela n’a aucune importance si vous vivez près de l’Équateur. D’autres gênes peuvent être nocifs, porteurs de maladies ou de handicaps. Quelquefois, c’est la combinaison de plusieurs gènes venus de parents différents qui crée ces problèmes. Si on sait de mieux en mieux comment agissent les gènes, on ne connaît pas encore complètement les raisons qui les font varier, qui rendent les individus génétiquement différents les un des autres. La radioactivité naturelle de l’environnement semble être l’un des facteurs, sans qu’on puisse en dire plus.

On parle de pool génétique pour désigner l’ensemble des variantes génétiques présentes au sein d’une population. Cette variabilité est essentielle pour l’évolution des espèces : elle permet, quelque soit les circonstances, de trouver au sein de la population des variantes adaptées à la situation. Par exemple, si les conditions climatiques se détériorent, les animaux dotés d’une résistance génétique au froid survivront plus aisément. Leurs descendants seront dotés de ce même gêne, et bientôt la majeure partie de la population également. L’évolution dite darwinienne est résumée dans le formule de survie des plus aptes.  Il faut préciser cette idée. Il ne s’agit pas de dire que seuls vont survivre les plus forts ou les plus intelligents, mais de comprendre que ceux qui survivent le plus facilement à un problème donné sont ceux qui disposent des capacités les plus adaptées pour ce problème.

Par exemple, si un lièvre court plus vite qu’un autre, il résistera plus facilement aux attaques des renards, et transmettra cette caractéristique à ses descendants. Mais peut-être ce même lièvre porte-t-il le gêne qui rendra ses descendants moins résistants à une maladie quelques générations plus tard. D’autre part, dans une région dénuée de renards, les descendants du lièvre qui court moins vite n’auront sans doute aucun problème pour proliférer. A la limite, si ces deux lièvres habitent sur des îles séparées et que leurs descendants ne se croisent pas entre eux, ils finiront par donner des variétés différentes, voir des espèces différentes. Les descendants finissent par diverger de leurs ancêtres communs, mêmes s’ils en conservent certaines caractéristiques. C’est cela qu’on nomme évolution. Cela dit, cette évolution n’est possible que si le nombre d’individus qui participent à la reproduction est réduit, sinon, la variété génétique reste identique d’une génération sur l’autre. 

On remarquera un point essentiel : les gênes réellement transmis à la génération suivant ne sont pas uniquement les gènes qui ont facilité la transmission. Admettons, à titre d’exemple, une variété d’oiseaux dont la couleur oscille du bleu ciel au bleu foncée, et chez qui la femelle tend à trouver plus séduisant les mâles qui chantent le mieux. Un bon chanteur de couleur bleue claire aura plus de descendants, et une bonne partie d’entre eux seront bleus clairs. Pourtant, ce n’est pas parce que leur ancêtre était bleu clair qu’il a été choisi. Cette propriété simple est essentielle pour comprendre l’élevage, comme on le verra plus loin.  

De ce point de vue, la transmission des gènes est une simple conséquence de la reproduction. Ce n’est pas aussi simple que cela, car tout se passe comme si, en réalité, c’était la reproduction qui était simplement le moyen de transmettre des gènes, et de manière plus général, si — du point de vue des gènes — les individus n’était pas simplement des porteurs de gènes, qui n’ont d’autre raison d’être que de transmettre ces gènes, quelque soit leur activité par ailleurs. C’est l’hypothèse du « gène égoïste » proposée par Richard Dawkins . Elle est très désagréable à entendre, parce qu’on n’a bien du mal à se sentir dans la peau d’un simple porteur de gènes, mais elle a le mérite de donner une cohérence à de nombreux comportements animaux.

La première chose à faire pour transmettre des gènes, c’est de survivre assez longtemps pour les transmettre. Chez certaines insectes et araignées, la femelle dévore le mâle aussitôt  qu’il a rempli son office. Il existe des tas de manières de compenser les difficultés et les dangers de la vie. Chez de nombreuses espèces d’insectes ou de batraciens par exemple, on pond des milliers d’œufs, dont seul une partie va survivre aux prédateurs, et une plus petite partie encore aboutir à des individus adultes. La transmission des gênes est donc assurée, même si elle doit beaucoup au hasard des rencontres avec les adversaires potentiels.

Une solution parmi d’autres pour vaincre les problèmes, c’est de s’associer entre individus, de devenir une espèce sociale : l’union fait la force, au moins contre des adversaires extérieurs. C’est le savant russe Kropotkine qui, le premier, insista sur cet aspect de l’entraide comme facteur de l’évolution . On trouve effectivement toute sortes de sociétés animales, à la fois en nombre d’individus associés (de deux à plusieurs milliards), en complexité des liens (de la simple cohabitation à des relations profondes entre individus), en coopération (du simple avertissement en cas de menace à la coopération technique pour produire des ouvrages collectifs). L’exemple classique de coopération est celui des bœufs musqués, qui pour défendre leurs petits contre les loups, se regroupent en cercle autours d’eux, formant une haie de cornes. A l’inverse, les loups forment des meutes extrêmement stables qui coopèrent efficacement pour chasser.

La coopération entre individus augmente donc les chances de survie de chacun d’entre eux. Si on accepte l’hypothèse du « gène égoïste », elle augmente les chances de transmission des gènes, notamment en aidant ses frères et sœurs, qui partagent une partie des gènes des parents. Elle n’interdit pas pour autant une forme de concurrence à l’intérieur du groupe : celui qui produit le plus de descendants survivants transmet le maximum de gènes. On remarquera qu’il existe, chez les mammifères, deux stratégies fondamentales : les mâles peuvent féconder de nombreuses femelles et donc engendrer de nombreux descendants, tandis que les femelles, qui portent les petits et les allaitent, peuvent en élever un nombre limité par portée. Néanmoins, le mâle peut trouver un certain intérêt à participer à l’élevage des petits auxquels il garantit ainsi une plus  grande chance de survie. Cet antagonisme donc peut trouver toute formes de solutions, depuis le couple stable (chez les loups par exemple) jusqu’au système des harems (éléphants de mers ou cerfs  par exemple). Chez les autres animaux, il peut exister des situations plus complexes, par exemple chez les fourmis ou les abeilles, pour lesquelles une seul mère engendre toute la société qui l’entoure.  La reproduction et la structure sociale des animaux vivants en société sont donc étroitement liés. C’est un élément important, parce que la grande majorité des espèces domestiques sont issues d’animaux vivants en société.

1.2 Les conséquences de l’élevage

L’élevage est une forme particulière d’exploitation des matières premières fournies par une autre espèce animale, qui consiste en un maintien sous contrôle permanent des animaux.. Il n’est pratiqué que par les humains et quelques espèces de fourmis, sous des formes assez différentes. A l’heure actuelle, on connaît encore assez mal les circonstances de l’invention de l’élevage chez les humains. Il est d’ailleurs « inventé » à plusieurs reprises, en des lieux et à des époques différentes, dans des foyers géographiques (Sahara, Égypte, Proche-Orient, Chine, Japon, Mexique, Andes).

Par contre, on connaît les effets de l’élevage sur les animaux : un grand changement dans leur morphologie. Les exemples le plus frappant est celui du cochon, quand on le compare à son ancêtre sauvage le sanglier, ou le loup, quand on regarde l’étonnante variété des chiens, qui ne sont rien d‘autre que des loups domestiques, du Chihuahua au Saint-Bernard. Bien sûr, on verra que la différence entre les animaux actuels et leurs cousins sauvages est beaucoup plus important aujourd’hui que durant la préhistoire. Mais dès cette période, il y a des changements manifestes, notamment dans la taille des animaux. Les premières vaches domestiques sont plus petites que les aurochs sauvages, aujourd’hui disparus.

Ce changement s’explique assez bien par les lois de la génétique exposées plus haut. Si on laisse se reproduire librement entre eux des animaux sauvages, ils tendent à conserver la même morphologie parce qu’il y a un grand brassage des gênes, donc aucun ne l’emporte réellement, au moins à court terme. Mais les animaux d’élevages descendent de souches relativement restreintes, c’est-à-dire le petit nombre d’animaux qu’ils ont capturés pour les parquer, les conserver à disposition. Le pool génétique de ces animaux ne représente qu’une partie restreinte de celui de leur espèces. Les variantes génétiques présentes sont moins nombreuses,  alors que les possibilités de reproduction entre individus apparentés sont plus importantes. Cela entraîne, en quelques générations, des variations importantes par rapport aux animaux initialement capturés.

D’autre part, pour les animaux organisés selon un modèle patriarcal (un mâle pour plusieurs femelles), l’élevage entraîne un changement supplémentaire. En liberté, les mâles se font une concurrence acharnée pour l’accès aux femelles, ce qui entraîne des changements réguliers de mâle au sein d’un même groupe de femelles, donc un brassage génétique. Au contraire, en domesticité, il est plus pratique pour les éleveurs de conserver un seul mâle et d’empêcher les autres d’accéder au femelles,  soit en les castrant (la pratique est connue dès le néolithique), soit en éliminant les jeunes mâles. Cela évite les conflits, mais cela déstructure complètement la société animale. Il faut également signaler l’hypothèse de l’archéologue Achille Gauthier, selon laquelle les premiers animaux domestiques étaient choisis parmi les plus calmes et les moins rebelles . Comparant cette situation à celle du choix des soldats pour une armée, il en déduit qu’on a sélectionné les plus bêtes.

Ce changement social n’est pas particulièrement favorables aux femelles, qui perdent toute chance de troquer un mâle antipathique pour un plus sympathique, soit au profit d’un combat, soit par la fuite. Par contre, il est particulièrement profitable au mâle choisi par l’éleveur, qui n’a plus aucun effort à faire pour conserver son harem. Le modèle patriarcal est donc renforcé par la mise en place de l’élevage.

1 .3 La difficile invention des races animales

Au moyen-âge, les nombreuses variétés de vaches, de cochons ou de moutons actuelles n’existent pas. Il existe simplement des variantes géographiques dans la taille et la morphologie des animaux, liées à la qualité de l’alimentation. Les animaux sont aussi très différents de ceux qu’on connaît actuellement, plus petits et plus rustiques. Cette situation s’explique par la manière dont sont gérés les troupeaux : regroupés sur des pâtures ou des marais communaux, ils ont un mode de vie sociale assez proche de leurs ancêtres sauvages et leur sexualité ne fait l’objet d’aucun contrôle. Les gênes circulent donc librement, ce qui entraîne une grande diversité génétique, mais aussi une absence de spécialisation.

Le terme race apparaît dans la langue française au XVe siècle. Il désigne alors les lignages des familles nobles ou d’animaux nobles (chiens et chevaux). Il est ensuite étendu à l’ensemble des espèces domestiques, pour désigner les spécialisations obtenues par sélection génétique, c’est-à-dire par le choix des spécimens reproducteurs par les éleveurs. La « race » est donc obtenue par une déstructuration accrue de la vie sociale des animaux d’élevage, le renforcement du contrôle, la stricte séparation des « produits » obtenus (jeunes animaux), l’abattage massif des jeunes mâles, pour ne conserver que ceux supposés devenir de bons reproducteurs selon les canons exigés par les éleveurs. C’est ce contrôle total sur la vie sociale et sexuelle des animaux que l’on appelle zootechnie.

La déstructuration de la vie sociale résulte de la séparation des mâles et des femelles, qui permet d’instaurer le système des saillies. L’éleveur sait ainsi exactement quels animaux se sont accouplés. Il peut donc, de manière empirique, prévoir les caractéristiques du “ produit ”. S’il veut, par exemple, obtenir une meilleure production laitière, il accouple les meilleures vaches laitières avec un taureau lui-même descendant d’une bonne laitière. Progressivement, ce système permet d’obtenir un cheptel “ amélioré ”, c’est-à-dire plus conforme aux souhaits de l’éleveur. Un taureau peut saillir plusieurs vaches, il suffit d’un “ bon ” taureau pour une vingtaine de vaches. Mais comme il naît autant de taureaux que de vaches, que faire des dix-neuf autres ? En castrer quelques-uns pour servir de bêtes de sommes, et éliminer les autres. L’abattage massif des jeunes mâles est l’une des caractéristiques de l’élevage moderne.

Au XVe-XVIe, cette restructuration de l’élevage s’est limitée aux animaux nobles, c’est-à-dire les chiens et les chevaux. Mais elle va ensuite s’étendre aux animaux dits ignobles (non-nobles), c’est-à-dire les animaux de ferme, au XVIIe siècle dans des foyers d’expérimentation en Angleterre, mais aussi en Espagne et en Flandre (moutons), en Hollande et au Danemark (vaches). Avant d’être mise en pratique par les éleveurs, la zootechnie est théorisée par des savants, notamment sur la base d’observations menées sur les pratiques des éleveurs de chevaux du Maghreb. Cette idée est étendue aux autres animaux, puis mise en application par de riches propriétaires terriens qui espèrent en tirer profit. En effet, plus la population urbaine (et maritime) augmente, plus la productivité rurale doit augmenter, à la fois  pour nourrir toutes ces bouches, et plus encore pour fournir en matières premières animales (laine, cuir, suif) les industries urbaines. Mais cela oblige à restructurer l’élevage, afin de maintenir les troupeaux séparés. En Angleterre, cela prend la forme des “ enclosures ”, c’est-à-dire de la division et de la clôture des anciennes pâtures communales. L’expropriation des occupants des terres communales va devenir une source de profits pour ceux qui investissent dans le terre.

C’est ce phénomène que Marx a désigné sous le nom d’accumulation primitive du capital. Selon lui, la richesse initiale de la bourgeoisie anglaise provient initialement de cette mainmise sur les terres communes. Elle va tirer un profit qui va être investi dans l’industrie, tandis que les paysans expropriés viennent grandir les rangs des ouvriers urbains. Or, les enclosures vont permettre le développement de l’élevage moderne. Autrement dit, il existe un lien directe entre augmentation de la productivité agricole, passage de l’agriculture “ féodale ” à l’agriculture “capitaliste ” et création des races domestiques. L’idée de race, née au sein de la noblesse, est mise au service du Capital, aussi bien au sens économique qu’au sens étymologique (capital = cheptel).

1. 2 L’élevage capitaliste 

Au XIXe s., la recherche de la productivité des produits animaux (viande, lait, laine, cuir, etc.) va devenir un enjeu essentiel du capitalisme agricole. La zootechnie connaît un essor fantastique, aussi bien dans la théorie que dans la pratique. Elle devient une discipline enseignée, divulguée dans l’enseignement vétérinaire et agricole, déclinée en manuels pour les propriétaires et les éleveurs. L’image classique du sous-préfet inaugurant les comices agricoles montre à quel point l’État a participé et encouragé  à la transformation génétique des animaux domestiques et à la structure de l’élevage. La majeure partie des races régionales actuellement connues sont nées au XIXe siècle. Elles résultent d’une recherche systématique d’une adéquation entre la matière première principalement recherchée (lait, viande, laine, etc.) et les conditions locales d’élevage (méthodes, environnement, etc.).

La zootechnie s’était développée en affirmant que la morphologie des animaux n’était pas le simple reflet du sol sur lequel ils étaient élevés, mais principalement de la sélection opérée. Mais une fois cette idée acquise et diffusée parmi les éleveurs, les races ainsi créées ont été identifiées aux terroirs qui les avaient produits. Les variétés de vaches, de moutons, de cochons et même de chiens sont, le plus souvent, identifiées par un nom géographique, bien que les “ meilleures ” soient exportées et implantées sous toutes les latitudes. Chaque province est transformée en un foyer d’expérimentation, pour créer “ son ” mouton, “ sa ” vache ou “ son ” cheval. En réalité, ce foyer consiste essentiellement en la coopération et l’émulation entre grands propriétaires terriens, qui seuls disposent des espaces nécessaires (pâtures, landes, plantations de plantes fourragères) et du capital initial pour se procurer les bons reproducteurs. Cet élevage est typiquement capitaliste, en ce sens qu’il ne vise ni à procurer un moyen de subsistance à l’éleveur, ni à payer une rente au propriétaire, mais bien à investir de l’argent dans la production d’une marchandise (viande, lait, laine, etc.) pour en tirer plus d’argent encore.

Ce mouvement zootechnique est accéléré au milieu du XXe siècle avec l’insémination artificielle (qui n’est rien d’autre que le viol mécanisé des femelles). Le nombre de “ produits ” obtenus à partir d’un seul mâle augmente de manière spectaculaire. Rappelons simplement que pour la race bovine la plus répandue au monde, la Prim'Holstein, les spécialistes considèrent que l'ensemble du cheptel mondial est consanguin à moins de cinq générations. Le taureau Dannix, récemment décédé, compte à son actif 400 000 inséminations, et 86 de ses fils sont eux-mêmes des reproducteurs. Les possibilités d’amélioration de la productivité sont donc largement accrues par cette technique, car on peut diffuser plus largement les caractères recherchés.

Cette technique trouve toutefois ses limites actuellement : un autre taureau fort actif, Igale, transmet à ses descendants le gène "Bulldog", qui donne une croissante réduite des os des membres et de la face. Un test génétique permet désormais de le détecter, c'est-à-dire à terme de l'éliminer en détruisant les souches porteuses du gêne. Dans le cas de la “ vache folle ”, l’origine n’est pas génétique, mais la faible variabilité génétique introduit un risque supplémentaire, puisque tous les animaux sont également sensibles au prion. Cette réduction du pool génétique est donc devenue une source de risque majeur pour la poursuite du système et oblige à une nouvelle restructuration pour maintenir la productivité.

Par exemple, la Bergerie nationale de Rambouillet, qui fut jadis le principal diffuseur du productivisme et de l’insémination artificielle, a converti tout son élevage expérimental en l’adaptant aux normes “ bio ”. C’est le nouveau modèle qu’elle va diffuser dans la formation des ingénieurs agricoles et des responsables d’élevage. Autrement dit, l'objectif du génie génétique actuel, c'est de sauver un système en déroute en recréant les races à chaque génération plutôt que de maintenir un système qui raréfie drastiquement le pool génétique et propage les anomalies. La politique actuelle d’abattages massifs, sur fond de psychose de la vache folle et de la fièvre aphteuse, s’explique probablement en partie par cette restructuration.

L’élevage “ biologique ”, de même que le retour aux races “ rustiques ” (c’est-à-dire peu sélectionnées), permet, par ses normes plus  exigeantes, de résoudre ce problème de risque génétique, mais au dépend de la productivité prodigieuse atteinte par l’insémination massive. Contrairement à l’élevage en batterie, qui nécessite un personnel très réduit et permet de résoudre l’éternel problème de répartition de l’espace entre pâtures et cultures fourragères. Il constitue une forme de toyotisme agricole, dans la mesure où il nécessite une multiplication de moyennes unités de production, plutôt que les immenses batteries “ fordistes ” de l’élevage actuel.

Le passage à la transgénèse (organismes génétiquement modifiés) et au clonage constituent l’autre piste pour la restructuration du système agrocapitaliste. Il permet également de résoudre les faiblesses de l’insémination artificielle en éliminant progressivement tous les risques liés aux hasards de la reproduction sexuée. C’est pourquoi firmes agroalimentaires et États sont directement intéressés aux recherches sur les OGM et le clonage. Il est curieux de constater, sur ce sujet, que les mouvements anti-OGM aient concentrés leurs efforts sur le domaine végétal (céréales), sans s’intéresser outre mesure aux animaux. De même, le débat sur le clonage s’est concentré sur des questions éthiques, sans prendre toujours en compte son objectif productiviste. Pourtant, OGM et clonage d’animaux ont clairement pour but une restructuration de l’élevage qui éliminerait les risques actuels liés aux épizooties et à la faible diversité génétique. C’est le stade suprême du contrôle sexuel et social des animaux d’élevage, l’aboutissement de la dynamique engendrée par l’entrée de l’élevage dans l’agrocapitalisme.

Pour résumer, la race peut donc être définie, non comme une forme de diversité “ naturelle ” (on parle plutôt de variété), mais comme le produit de manipulations externes à la société animale, selon des critères et des canons définis a priori, et obtenus par un isolement des individus assorti d’un contrôle croissant, dans un but productiviste et capitaliste.

2. L’idée de races humaines : racisme, eugénisme et ethno-différentialisme

L’être humain est caractérisé, au sein de l’écosystème planétaire, par sa position d’ubiquiste (on le trouve partout et sous tous les climats, y compris sous les mers...) et de super-prédateur (il n’entre au menu régulier d’aucun prédateur). Cela lui donne une grande variabilité génétique, qui se manifeste de manière accentuée dans le cas d’une reproduction endogame, même élargie. Quand une population reste isolée des autres, pour des raisons géographiques, culturelles ou sociales, les caractères dominants apparaissent de manière croissante, jusqu’à donner une certaine homogénéité dans l’apparence extérieure. Cette homogénéité n’est qu’un moment dans l’histoire d’un groupe, puisqu’elle s’estompe au fur et à mesure lorsque celui-ci est ouvert à des apports génétiques extérieurs. La différence essentielle entre les “ races ” animales et les “ groupes ethniques ”, c’est que le contrôle social et sexuel ne provient pas uniquement de l’extérieur du groupe (par le biais d’un éleveur), mais d’une double pression interne et externe au groupe, par le biais d’une réglementation des unions et de systèmes d’exclusions.

 2.1 L’idée de races humaines

Dès le XVIe s., des savants avaient essayé de classer les divers les peuples de la terre selon les généalogies du Livre des Nombres. Ce qui aboutissait, entre autre, à faire descendre les noirs de Cham, le mauvais fils de Noé, et de justifier leur esclavage, très tôt introduit en Amérique. La fameuse controverse de Valladolid, qui aboutit à la conclusion que les indiens avaient une âme, mais que les noirs en étaient privés, est l’expression la plus typique de la manière dont l’idée de races humaines est directement liée à des intérêts économiques. Au XVIIIe siècle, la théorie dominante est celle des “ climats ”, qui fait des races humaines une émanation naturelle du milieu dans lequel celles-ci se sont formées. On remarquera sa parenté avec l’idée selon laquelle les caractères des animaux domestiques sont le reflet du sol sur lequel ils ont été élevés. L’important réside moins, en l’occurrence, dans les justifications de la théorie que dans son résultat concret : un classement des groupes humains qui fait du noir un esclave naturel.

L’idée de races humaines a été explorée systématiquement au XIXe siècle, à la fois sur le modèle scientifique de la classification des espèces en histoire naturelle et sur le modèle empirique des races domestiques animales. Les critères adoptés sont apparemment les mêmes : homogénéité morphologique et géographique. Les savants (naturalistes, géographes, ethnologues, anthropologues, etc.) qui se sont interrogés sur cette question ont considéré que l’existence de ces groupes était un phénomène “ naturel ”. Ils cherchèrent à identifier les différents groupes, selon des critères toujours plus poussés (mesures crâniennes, etc.). Au fur et à mesure, le nombre de races recensées va croître de façon exponentielle, tandis que s’échafaudent des théories sur cette diversité. Deux théories se sont affrontées au XIXe s. : le monogénisme et le polygénisme.

Le monogénisme suppose que l’ensemble des humains forment une seule et même espèce, dont les races sont des divisions, des formes variées de l’évolution. Dans sa version évolutionniste, le monogénisme permettait de montrer que les races humaines étaient les étapes successives d’une transformation du singe en homme blanc, en passant par le  nègre et l’asiatique. Cette théorie a reçu généralement l’appui des catholiques, car elle se conforme à la Bible (tous les humains descendent d’Adam). Le polygénisme postule que les différentes races humaines ont des origines totalement séparées. Il en a existé de nombreuses variantes, selon le nombre de races recensées, donc d’origines séparées. Dans tous les cas, la race noire et la race blanche sont rigoureusement séparées.  Définir des races comme naturelles et inamovibles n’est donc pas anodin. Cela a servi, historiquement, à accréditer l’idéologie de la colonisation et de l’esclavage, en justifiaient la domination d’une “ race ” sur les autres par sa supériorité “ naturelle ”.

Au delà de cette analyse classique, il faut remarquer que les auteurs racialistes prennent autant de soin à différencier les races européennes entre elles que de distinguer les noirs des blancs. L’objectif est alors d’affirmer “ scientifiquement ” la suprématie d’une nation. Les caractères distinctifs portent alors moins sur le physique que sur le moral, sur le tempérament attribué à tel ou tel peuple.

 2.2 La race, entre politique et éthique (fin XXe - début XXIe siècle)

2.2.1 Le monethnisme

A la fin du XXe siècle, l’idée de monoethnisme est devenue une donnée fondamentale des conflits armés au niveau mondial. Les définitions des nations ou des ethnies reposent sur des bases variées : données géographiques, historiques, linguistiques, religieuses, culturelles, etc. sans qu’on puisse en déduire une théorie générale. En réalité, la seule définition utile est, dans chaque conflit, celle qui est retenue par le parti ou l’armée belligérante qui se constitue en représentant de la nation ou de l’ethnie revendiquée. Elle n’a pas besoin d’être solide du point de vue scientifique, mais de servir de facteur d’identification et d’unification à des individus prêts à s’investir dans la lutte, quelques soient leurs raisons individuelles de le faire. C’est pourquoi elle repose essentiellement sur le sentiment d’une appartenance préalable. En dépit de cela, la nation ou l’ethnie est définie comme un groupe, comme une communauté, par des critères qui n’ont rien à voir avec le choix de chaque individu. Celui qui refuse son appartenance à la nation est un traître. En temps de paix, cela n’a qu’une importance relative. En temps de guerre, c’est une autre affaire...

Le monoethnisme consiste à identifier une nation à un territoire, et à refuser strictement toute présence, même minoritaire, d’autres groupes sur ce territoire. Cette idée est devenue une réalité active en ex-Yougoslavie (déjà onze ans de guerres, et un début de conflit en Macédoine...) et au Rwanda (un million de morts). En ex-Yougoslavie, c’est la politique de purification ethnique qui a prévalu : élimination des hommes, viol systématique des femmes afin de donner des enfants “ appartenant ” au groupe purificateur.

Rappelons la situation du Rwanda. Deux principaux groupes ethniques, les Hutus et les Tutsis, s’opposent depuis au moins un demi-siècle. La différence réelle entre les deux groupes est souvent considérée comme douteuse, puisqu’ils ont la même langue, le même territoire et sensiblement la même culture, mais elle a fait l’objet de nombreux développements par les intellectuels proches du pouvoir. Mais, avant la décolonisation, les Tutsis étaient dominants, parce que les “ blancs ” les avaient classés comme “ plus intelligents ”. La décolonisation entraîne le départ de nombreux Tutsis dans des pays limitrophes. Le parti unique au pouvoir adopte une position ethniste Hutu et génère un racisme institutionnel. En 1994, pour résoudre une crise interne croissante et ressouder l’unité autour du parti unique, le pouvoir arme les milices d’extrême-droite Hutus, puis encourage le massacre systématique des Tutsis. On remarquera simplement que dans la période qui a précédé le génocide, le renforcement de l’identité Hutu est passée par une interdiction sociale croissante des unions mixtes. Le monoethnisme est donc une forme de cloisonnement d’un groupe doublé d’une politique de contrôle social et sexuel particulièrement intense.

2.2.2 L’ethno-différentialisme

A partir des années 1970, l’idée de races humaines étant bannie du domaine des sciences et des opinions autorisées, elle a été réintroduite sous une forme plus subtile, l’ethno-diférentialisme.  Issue du néonazisme, la Nouvelle Droite, autour d’Alain de Benoist et ses revues (Nouvelle École, Krisis, Éléments, etc.), met en place ce changement de vocabulaire et de point de vue. Elle est relayée par des réseaux médiatiques et universitaires. L’idée centrale n’est plus la supériorité d’une race sur les autres, mais d’une égalité dans la différence. Les races et nations sont posées comme ayant une existence réelle, absolue et transcendant l‘histoire. Chaque individu est membre d’une nation et d’une race, et ne peut se développer réellement qu’en réalisant l’essence de celle-ci. Cela se traduit, en termes politiques, par une exaltation des “ traditions ” de chaque nation, de chaque peuple, mais aussi par une dénonciation de toute immigration ou métissage.

Cette position néodroitière a été assimilée par la majeure partie de l’extrême droite actuelle, dans de nombreux états, et notamment par Bruno Mégret et les intellectuels du MNR. C’est ce qui explique la non-contradiction entre une attitude hostile aux immigré-e-s et de l’Islam, et des alliances avec des mouvements nationalistes et islamistes dans les pays d’origine des même immigré-e-s (soutien du FN au FIS, par exemple). La Nouvelle Droite, dont la stratégie est fondée sur le contrôle de la sphère des idées et l’occupation du terrain intellectuel, s’est divisée en plusieurs courants, l’un poursuivant la “ néodroitisation ” de la droite traditionnelle, l’autre travaillant surtout à la substitution d’idées néodroitières aux anciennes “ valeurs ” de la gauche, par le biais de passerelles, voire d’infiltration pure et simple de groupes d’extrême-gauche. Ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’extrême-droite, mais elle a pris un tournant ces dernières années en devenant une politique  systématique de la part des nationalistes-révolutionnaires. Inutile de dire que les points d’accroche de cette infiltration sont le nationalisme et la naturalisme de gauche.

Le différentialisme est en effet particulièrement insidieux, parce qu’il permet de rejeter l’accusation de racisme tout en introduisant l’idées de différences “ naturelles ”. Ce pseudo-égalitarisme sert de cheval de Troie aux idées d’extrême-droite au sein d’un milieu “ radical ” peu préparé à les combattre et empli de confusions nationalistes et naturalistes. L’usage de l’idée de race, même en considérant que celles-ci sont égales entre elles et simplement différentes, ne renvoie donc pas seulement à un critère éthique, mais également à un critère politique.

2.3 Eugénisme et démographie au service des nations

2.3.1 L’eugénisme

Au XVIe siècle, dès les premières réflexions sur ce qui allait devenir la zootechnie, l’idée a germée d’appliquer ces critères aux humains. Les auteurs favorables à ce point de vue se moquent volontiers de ceux qui mettent plus de soin à choisir leurs chevaux que leur femme. François Ier envisageait ainsi d’améliorer la noblesse française en imposant une politique de mariages sous le contrôle de la monarchie.
L’historienne Arlette Jouanna, étudiant l'élaboration de l'idée d'une différence raciale entre nobles et roturiers au XVIe siècle, écrit : “ La complaisance avec laquelle ces textes se réfèrent à l'analogie des réalités humaines avec le monde animal montre quelle place tient cet argument dans la pensée de leurs auteurs ; il constitue la 'preuve' essentielle de l'existence des races chez les hommes ”. Les critères de définition du mot race, appliqué aux humains, ne diffère donc pas du sens qui lui est donné chez les animaux domestiques. De la même manière, il n’y a de races humaines que du point de vue de ceux et celles qui souhaitent qu’il en existe.

Au XIXe siècle, cette application de la zootechnie aux humains est systématisée sous la forme de l’eugénisme. Les auteurs eugénistes, comme Francis Galton, lisent avec attention les zootechniciens et se proposent d’améliorer les races humaines par la ségrégation sexuelle et l’élimination des handicapés physiques et mentaux, ou plus généralement, des pauvres et des “ associaux ”. Devenue une idée politique, l’eugénisme a été appliqué par de nombreux pays sous le contrôle de l’état : France, Suède, USA, etc. L’eugénisme n’est pas le propre des gouvernements réactionnaires, et est parfois mis en oeuvre sur l’initiative de gouvernements sociaux-démocrates. Il a connu son plus grand développement dans l’Allemagne nazie (stérilisation, ségrégation sexuelle, contrôle des unions, extermination, etc.). Contrairement aux autres états, sa politique eugénique ne fut pas discrète, mais affichée.

Dans le cas du nazisme, la pratique de l’eugénisme constitue une forme la plus absolue du contrôle sexuel et social des Individus dans le but de maintenir un “ groupe ethnique ”. Il s’intègre dans la thématique développée par Hitler dès ses débuts, et sa mise en application est en accord avec les thèses nazies sur la “ race ”. Mais qu’est ce qui peut pousser un gouvernement qui n’a pas le racisme ou l’ethnisme pour base, à développer une politique eugénique ? ce n’est pas une question simple, d’autant plus que celle-ci a souvent été occultée. Les USA, ou tout au moins certains États comme la Californie, ont pratiquée une politique eugéniste à l’encontre des handicapés physiques et mentaux, ainsi que des “ criminels ”. Les théoriciens de l’eugénisme ont souvent insisté sur le fait que leurs propositions permettraient de réduire la criminalité, dont ils estimaient qu’elle avait une origine génétique, et qu’elle fournirait une population plus saine et plus vigoureuse. Dans cette logique, l’État qui met en place une politique eugéniste peut espérer d’un côté réduire les coûts “ sociaux ” de l’entretien de personnes improductives et de la lutte contre la criminalité, de l’autre augmenter la population en état de travailler, donc en dernier ressort, de lui verser un impôt direct ou indirect. Comme la zootechnie, l’eugénisme est une forme de productivisme.

L’eugénisme est également indissociable de la recherche d’une élite. Les classes dominantes, qui favorisent la transmission héréditaire de leur propriété, tendent à développer une idéologie naturaliste et innéiste, qui justifie cette transmission comme un fait naturel. Dans un système féodal, ou l’état se confond avec la classe dominante, cela ne pose pas de problème. Mais dès que l’état tend à prendre son autonomie et à générer une bureaucratie, “ l’intelligence ” devient une donnée cruciale. Quand ce recrutement tend à s’élargir (comme c’est le cas dans les états sociaux-démocrates), la nécessité de produire une élite est l’un des fondements de la reproduction du système. Les grandes écoles, l’avancement au mérite, le système électoral sont les manifestations positives de cette nécessité (positive, en ce sens qu’elles cherchent à sélectionner les “ meilleurs ” éléments), tandis que l’eugénisme est sa manifestation négative (puisqu’elle tente d’éliminer les éléments supposés nocifs).