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la Libre Pensée

Quand la Libre-Pensée s'en va-t-en guerre...
En feuilletant le dernier numéro de La Raison, édité par l'association la Libre Pensée, on penserait être tombé sur une de ces feuilles de choux à la Marianne, vous savez ce journal national-républicain? Quand on lit le texte de la pétition contre la Charte Européenne sur les langues minoritaires, on est surpris par le ton méprisant : les langues dites minoritaires sont ravalées à une culture de la "populace". Citons : "La langue du coin, les chansons, les binious ne doivent plus être l'horizon indépassable des 'gens' du coin" ou encore "aux USA, le parler-local est très répandu". Le refus catégorique à la Charte européenne constitue un appel adressé à tous les opposants nationalistes et antieuropéens laïques à s'unir et manifester leur attachement à la république française contre une "Europe des régions". En psalmodiant le vieux slogan : écoles privées = écoles confessionnelles, ils parviennent au sophisme suivant : écoles diwan = écoles pour l'enseignement d'une langue minoritaire, donc tout enseignement de langues minoritaires = écoles confessionnelles. Conclusion, ces hussards noirs de la république en déduisent que l'enseignement des langues minoritaires est une atteinte à la laïcité républicaine. CQFD. Comme diraient certains, c'est encore des arguments de Jésuites... Et comme nous sommes bien loin de la libre pensée... 
 
Autoritarisme et jacobinisme
Aujourd'hui, notre vieille Libre-Pensée n'est plus qu'une sorte de fast-food idéologique fleurant bon les discours de la troisième république. Le plus affligeant est que ces gens-là revendiquent l'héritage d'un Clemenceau (allez faire un tour sur leur site flambant neuf, vous en sortirez édifiés). Sans lui, on n'aurait pas ces jolis monuments aux morts dans chaque commune française, ces "lieux de mémoire" du patriotisme républicain, c'est un peu notre exception française ! Il vaut mieux effectivement se revendiquer des mânes de la République autoritaire qu'à celles d'une Libre Pensée antidogmatique.
Leur autre mauvais penchant est leur besoin de se trouver une légitimité historique à travers la Révolution française, pour n'en tirer qu'un discours bassement nationaliste. Il est symptomatique, par exemple, de voir qu'ils défendent l'unité de la langue comme principe fondamental à l'Etat-Nation créé à la suite de la chute de l'Ancien régime. Mais cet abbé Grégoire, auteur célèbre de "la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser les usages de la langue française", n'est-il pas un gallican, pis, un janséniste ? Ce ci-devant abbé qui, en pleine Terreur, siégeait en tenue d'évêque à la Convention nationale, tout en défendant une vision théologique et apocalyptique de la Révolution française... Faut-il en conclure a contrario des membres de la Libre Pensée que, si la Nation républicaine doit se doter d'une langue unique, elle n'est pas pour autant laïque...

Et lorsque Christian Eyschen, secrétaire national de la Libre Pensée, se revendique d'être Jacobin, il faut rappeler que Robespierre était loin d'être un libre penseur, si on considère ses positions "tranchées" face aux athées : l'adepte de la foi du vicaire savoyard est bien loin d'accepter la vision du monde d'un émule de d'Holbach ou d'un Condorcet ! Tout cela pour dire qu'il n'y a rien de plus affligeant que ce besoin constant de toujours légitimer une action en creusant dans le passé historique pour en exhumer quelques dépouilles bonnes à ranimer les ardeurs des crédules. Mais la référence à la Révolution française ne serait qu'un pis-aller si l'on ne les voyait pas tout à coup à s'ingénier à remonter l'espace-temps jusqu'à notre brave François Ier (encore un qui envoyait les pioupious se faire charcuter la gueule, mais à l'époque les monuments aux morts n'étaient pas encore à la mode!). Y a pas à dire, sacré nom d'une pipe en bois, il doit y avoir une sacrée fourchette d'universitaires à la LP et d'historiens pour nous rabâcher les poncifs sur la naissance de l'État moderne ! Il n'y a qu'eux pour faire des rapprochements aussi lapidaires entre Troisième République, Jacobins et la monarchie des Valois ! Faut-il en conclure qu'à défaut d'être de bons républicains ou un bons robespierristes, ils savent être de fervents monarchistes. A ce sujet, peut-être est-il utile de rappeler à nos pétitionnaires que le fameux concordat de Bologne (1516) n'a pas limité le pouvoir ecclésiastique, mais papal, ce qui est à l'époque ne constituait pas forcément une atteinte à la pratique religieuse. 

Dépasser le chauvinisme revanchard Si cette charte européenne mérite d'être critiquée, pourquoi prendre une position aussi réactionnaire (on va les voir bientôt participer au prix Léon Daudet de Radio Courtoisie) plutôt que de s'interroger sur la place des langues dites minoritaires. Par exemple, tenter d'ouvrir leur champ en intégrant par exemple les langues extra-européennes, mais aussi l'espéranto ou encore la Langue des Signes (dont les usagers demandent qu'elle soit reconnue comme langue officielle). Cette position aurait le mérite de dégager un discours plus approfondi sur le problème de la communication (sa pratique et son enseignement, pour qui et par qui), mais surtout de dégager ces langues d'un contexte géographique, pseudo-culturel et pseudo-ethnique. A ce que je sache l'espéranto n'est pas une langue attachée à un sol, quant à la Langue des Signes, son usage est essentiel pour un grand nombre d'entre nous. Dans un deuxième temps, il aurait été intéressant de réfléchir sur la pratique de la langue française, car l'évoquer comme langue unique, inhérente et nécessaire à l'égalité des citoyens en République, c'est postuler qu'elle est uniforme et standardisée... L'accent, l'usage des mots, la sémantique sont là pour nous rappeler que nous sommes bien loin de cette République une et indivisible, mais bien dans une république des élites. On pourrait conclure que les arguments amenés par la Libre-Pensée pour s'opposer à la charte sont mal venus, alors que d'autres critiques peuvent être formulées.
Syb (08/11/99)