taguieff, la couleur du sang ne semble pas être noire !  
le sang d'Anarchasis est noir et rouge !

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la note de lecture sur Mots à Maux
de Pierre Tévanian et Sylvie Tissot. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

La Couleur et le sang. Doctrines racistes à la française, par Pierre-André Taguieff, Les Petits Libres, 1998.
Quand Pierre-André Taguieff, directeur de recherches au CNRS et spécialiste de l'histoire du racisme, publie un ouvrage aux Milles et une nuits, collection de livres à petit prix et à très large diffusion, il est bien normal que les antiracistes prennent le temps de le lire. Et d'en être surpris. La réhabilitation de Gobineau par P.-A. Taguieff L'ouvrage, dédié à la mémoire de Léon Poliakov, historien de l'antisémitisme, est consacré à l'histoire de trois auteurs-clef du racisme en France : Gobineau ("racialisme pessimiste"), Le Bon (racialisme évolutionniste et darwinisme social), Vacher de Lapouge ("racialisme eugéniste"). La question de la filiation historique entre les trois auteurs est plusieurs fois abordée. Il apparaît que les auteurs racistes du XIXe et XXe siècles se réfèrent systématiquement à Gobineau, même s'ils le critiquent parfois. P.-A. Taguieff, à plusieurs reprises, dénonce cette filiation en montrant que les différences fondamentales de doctrine ne permettent pas d'établir une continuité entre Gobineau et ceux qui s'en réclament. Tout au long de l'ouvrage, il ne manque jamais une occasion de démarquer Gobineau de ses successeurs.

Gobineau étant fréquemment considéré comme l'un des inspirateurs du nazisme, P.-A. Taguieff montre comment cette idée a été mise au point par les nazis eux-même, avant d'être reprise par les collaborationnistes. L'image d'un Gobineau, père du racisme français leur servait à montrer qu'il ne s'agissait nullement d'une doctrine étrangère. Inversant la perspective, P.-A. Taguieff amène à reconsidérer le rôle de Gobineau, en l'isolant de ses successeurs. Il insiste notamment sur son philosémitisme, ou en tout cas son absence de haine contre les Juifs, ce qui l'oppose à Le Bon et à Vacher de Lapouge, tout deux antisémites.

On remarquera avec intérêt que cette réévaluation tacite de Gobineau n'est pas sans rapport avec volonté de réhabilitation de Gobineau menée dès les années 70 par la Nouvelle Droite. Or, Taguieff appuie une partie de son analyse sur les travaux de Jean Boissel. Évidemment, il est difficile d'éviter de citer cet auteur, spécialiste de Gobineau auquel il a consacré plusieurs ouvrages et de nombreux articles.  Or ce Jean Boissel est lui-même un auteur issu de la Nouvelle Droite, qui se réfère à Alain de Benoist dès la première note de sa biographie de Gobineau. P.-A. Taguieff ne peut l'ignorer, puisqu'il cite même un article de Jean Boissel publié dans Nouvelle École, l'une des revues de la Nouvelle Droite.  Étonnamment, P.-A. Taguieff ne mentionne nulle part cette tentative de réhabilitation, alors qu'il montre l'utilisation explicite de Le Bon par Jean-Marie Lepen, par exemple. A la lumière de cet oubli, le fil directeur de l'ouvrage se laisse apercevoir plus facilement.

Il faut dire que P.-A. Taguieff postule que le pessimisme de Gobineau est " incompatible avec la formulation d'un quelconque projet politique" (p. 18). Ce qu'il oppose à "l'orientation pro-capitaliste et libérale-conservatrice" de Le Bon, tout autant qu'au "socialisme étatiste" de Vacher de Lapouge. Ce qui est conforme à l'idéologie de la Nouvelle Droite, qui se veut à la fois anti-socialiste, anti-capitaliste et anti-égalitariste et qui reprend à son compte la pensée aristocratique de Gobineau.

Gobineau et l'honneur de la France Curieusement, P.-A. Taguieff utilise des formulations identiques lorsqu'il définit l'héritage de Gobineau et quand il évoque l'idéologie du néo-racisme. Par exemple, si on rapproche deux  passages de son livre,  on est étonné de la similitude :
  Héritage gobinien "le postulat d'un déterminisme ethnique des aptitudes civilisatrices, l'évidence absolue d'une hiérarchie originelle des races, l'axiome de leur différence radicale et, partant, de leur incommensurabilité, l'explication de la décadence dans l'Histoire par le mélange racial" (p. 37). Néo-racisme (ethno-différentialisme) "Quand au racisme post-nazi, sa carrière ne fait que commencer. Le néo-racisme ne se réfère plus centralement à la race biologique et n'affirme plus directement l'inégalité entre les races. Il présuppose à la fois l'incommensurabilité et la conflictualité des 'cultures', annonce comme un destin le 'choc des civilisations' et les confits inter-ethniques" (p. 20).

Ce rapprochement est d'autant plus frappant que notre auteur se refuse absolument à prêter quelque héritage politique que ce soit. Remarquons également son affirmation - inexacte - sur l'inégalité des races, puisqu'elle est présente dans les discours du Front National et d'autres groupes d'extrême droite (Cf. les divers procès en cours contre les dirigeants des FN et FN/ MN). La thèse défendue par le chercheur au CNRS rappelle implicitement les idées défendues par la Nouvelle Droite. D'ailleurs une partie de ce mouvement préfère un travail de sape idéologique à l'action au sein du FN.

Contre l'eugénisme P.-A. Taguieff dénonce surtout, en partant de l'exemple de Vacher de Lapouge, l'eugénisme et les biotechnologies, l'idée d'une possible amélioration de la race par la sélection. Jusque dans les derniers lignes de l'ouvrage (en l'absence d'une véritable conclusion), il dénonce le projet eugéniste. La bioéthique est l'un de ses thèmes de prédilection. On peut comparer cet engagement avec son assertion sur Gobineau : "Le gobinisme n'est pas une politique raciste, il interdit même, par ses conclusions ultime, toute politique de 'régénération de la race'" (p. 41). De ce point de vue, l'anti-eugénisme de Taguieff pourrait être compris comme un gobinisme de stricte observance, et son anti-nazisme comme une volonté de défendre la pensée du maître contre une perversion eugéniste. Est-ce trop lire entre les lignes que de le supposer ?
Enfin, fidèle à son aversion pour l'antifacisme et l'antiracisme, P.-A. Taguieff écrit : "Après 1945, l'inversion d'une telle évaluation idéologique ne pouvait que se produire : l'antigobinisme s'est mécaniquement intégré dans l'antifascisme comme l'une de ses composantes culturelles. L'oeuvre de Gobineau est devenue une honte pour la France" (p. 58). Doit-on en conclure que pour Pierre-André Taguieff, l'oeuvre de Gobineau doit être un honneur pour la France ?
Nicolas (28/09/99)