autodetermination, nationalisme de gauche  
Anarchasis est surdéterminé !

cercle
social

articles

email

Sur "l'autodétermination", 
dernier avatar du nationalisme d'extrême-gauche
Le Cercle social est resté relativement discret sur les guerres du Kosovo et de Chechnya. Il est difficile, quand on est un tout petit noyau aux préoccupations protéiformes, d'avoir une position sur tout, sans prendre le risque de ne faire autre chose que l'étalage de son incompétence. Trop souvent déjà, les articles sont insuffisamment renseignés pour être réellement efficaces : comme pour toute  arme, l'accès à l'information reste un privilège des puissants. D'autre part, il faut bien admettre que les slogans sont souvent des mots creux quand on n'a pas les moyens de les mettre en œuvre. Seul un court article sur la guerre au Daghestan avait permis, de façon un peu ironique, de marquer la manière dont nous envisagions la question, sans pour autant creuser plus en avant. J'y exposais l'absurdité d'une guerre nationale dans un pays peuplé par 13 ethnies, habitant les mêmes territoires, mais revendiquant pour certains la création d'une République monoethnique (15/09/99). De là, je critiquais les trotskistes qui, dans une belle unité avaient soutenus l'autodétermination du Kosovo (LCR, LO, GR, VdT, Carré rouge), ignorant d'ailleurs que d'autres avaient préféré soutenir la Serbie (LTF, PO) contre l'agression impérialiste. 
Je voudrais donc revenir sur cette question de l'autodétermination, car elle montre bien comment le nationalisme s'impose comme une évidence dans la plus grande partie de l'extrême-gauche française. Tout d'abord, la critique portée sur le Daghestan se retrouve très bien dans la situation du Kosovo : on se trouve effectivement sur un territoire qui, selon les critères " ethniques " des nationalistes, est peuplé par plusieurs groupes. Dans ce cas, l'autodétermination paraît un non-sens : si elle consiste à définir un territoire arbitraire, avec un peuplement " mixte " et à proposer aux habitants de s'ériger en nation indépendante, on ne résout pas le problème des affrontement interethniques, et on pose la question de la justification (historique ?) des frontières. D'un autre côté, si on applique ce critère à une population (les " kosovars " par exemple), on se situe d'emblée dans le cadre nationaliste et raciste, et surtout, on se trouve obligé d'admettre la logique du monoethnisme, c'est-à-dire du déplacement forcé de populations (la conséquence ultime peut être cet ethnodifférentialisme défendu par une partie de l'extrême-droite). 
Essayer de trouver sa place dans ce type de conflit relève donc d'une gageure, surtout lorsqu'on ne dispose d'aucune force militante sur place. De la part de l'extrême-gauche française, cela constitue à la fois une erreur grave de perspective et la continuité d'une démarche nationaliste, sous le couvert commode d'un internationalisme mal compris. Dans le cadre d'affrontements entre nationalités ou entre ethnies (concepts réactionnaires s'il en est), il est clair qu'on se trouve placé face aux conséquences de plusieurs siècles d'idéologies patriotiques. Ces idéologies, diffusées abondamment aussi bien à gauche qu'à droite, constituent par exemple le fondement même du stalinisme ou du titisme. En ex-Yougoslavie, elle constitue le patrimoine commun aux différentes forces belligérantes, quelque soit leur nationalité ou leur obédience politique. Les états impérialistes l'ont d'ailleurs fort bien compris en utilisant allégrement ce sentiment politique, comme le démontre le soutien de la RFA à l'UCK. Elles servent alors de fondement à un pouvoir fort (Serbie) autant que d'expression à une révolte (Kosovo). C'est une situation que l'on retrouve sous des formes variées aux quatre coins du globe, la religion pouvant d'ailleurs se substituer ou compléter ce nationalisme stricto sensu dans de nombreux cas (Algérie, Afghanistan, guérillas Karen, etc.), dans la mesure où elle remplit le même rôle traditionaliste et identitaire. 
On se laisse vite obnubiler par le tragique indéniable de la situation ("on ne peut pas rester sans rien faire..."), ce qui mène à confondre les effets (les guerres impérialistes, les conflits interethniques) et les causes (le système néo-impérialiste et l'idéologie nationaliste elle-même, en fin de compte le capitalisme lui-même). Il est essentiel d'oser affirmer qu'on ne peut rien faire, rien faire d'autre que de lutter là où nous sommes contre le capitalisme et le nationalisme. Dans ce type de guerre, le seul pacifisme, c'est la critique de l'industrie d'armements et des ventes d'armes, des engins de transports de troupes ou d'équipement. En France, on a vu peu d'appels dans ce sens, et concrètement aucune action. On est bien loin des appels aux sabotages du XIXe siècle ! Les slogans creux ont eu le dessus, et parmi eux, le plus réactionnaire de tous, celui d'autodétermination, c'est-à-dire de capitulation pure et simple devant le nationalisme.
Je ne vais pas revenir ici sur l'histoire du trotskisme français, dont le penchant nationaliste a été dénoncé dès 1947 par Natalia Sedova-Trotski, Benjamin Perret et G. Munis. Il ne s'agit, de toute façon, pas d'un problème réellement propre au trotskisme en tant que courant politique, mais de l'expression culturelle du courant révolutionnaire au sens large. Les générations qui nous ont précédés ont eu la tâche difficile de passer d'un anticolonialisme de gauche, tout à fait justifié, à un nationalisme des colonisés, qui n'était jamais que le reflet de l'idéologie nationaliste en général, telle qu'elle était divulguée par les colonisateurs eux-mêmes. De nombreux révolutionnaires, marxistes ou anarchistes, ont vu dans le soutien aux nationalistes des colonies la continuation logique de leur anticolonialisme, et ce avec d'autant plus d'entrain que longuement, l'ennemi stalinien, représenté par le PCF, est resté sur une position chauvine et coloniale. Progressivement, ce soutien aux colonisés s'est transformé en anti-impérialisme, en tiers-mondisme, en guévarisme et n'a souvent profité qu'aux staliniens eux-mêmes. 
L'Algérie représente un cas tragique de ce processus. Soutenus par l'extrême-gauche, les nationalistes du FLN ont instauré un pouvoir pro-soviétique, et une économie capitaliste fortement étatisée. Pour ce faire, l'idéologie nationaliste a joué pleinement son rôle, en aboutissant au départ des "français", descendants pour bonne part de communards déportés, ou de méditerranéens (espagnols, italiens), et des juifs (Sépharades implantés en Algérie depuis des siècles, et probablement même d'origine berbère). Arrivés en France, certains de ces exilés ont retourné l'idéologie nationaliste en fournissant les forces vives de l'OAS puis du FN. Il ne s'agit pas de dire que tout cela est la faute des révolutionnaires, ce qui serait absurde, mais on se demande bien, rétrospectivement, ce qu'ils ont été faire dans un guêpier pareil. Bien sûr, un tel résumé caricature des événements bien plus complexes, mais montrent bien à quels risques peut mener la sous-estimation du danger de l'idéologie nationaliste. 
Ce type d'analyse vient en partie de la tendance à réduire l'internationalisme à une accumulation de luttes nationales, et non à une lutte unifiée au niveau mondial. Ne jetons pas la pierre. La situation de guerre froide, avec l'omniprésence d'un impérialisme soviétique hypernationaliste et étatiste, mais utilisant une phraséologie révolutionnaire socialiste, explique pour bonne part la difficulté à se positionner de manière indépendante. L'une des conséquence de l'effondrement du bloc soviétique et de la "mondialisation" du capitalisme, c'est précisément de favoriser l'identification du capitalisme, sous la forme de ses instances internationales (FMI, banque mondiale, OMC, ONU,...) et donc la mondialisation des luttes. Dans ce nouveau contexte, le caractère réactionnaire de l'autodétermination se mesure non seulement par son caractère étroitement nationaliste de gauche, mais aussi par son inadéquation aux luttes actuelles.
Nicolas (31/01/00)